Voyage au cœur de la surcharge informationnelle

Une faim insatiable d’information

Selon une étude réalisée par l’éditeur de logiciels Mindjet en mars 2012, les salariés croulent sous l’information chaque jour. Ce problème a, depuis les années 2000, pris le nom d’infobésité. Cependant la surcharge informationnelle (autre nom pour le phénomène) est identifiée comme un facteur de dysfonctionnement des organisations depuis les années 1960[1]. L’infobésité est un problème complexe sur lequel il convient de s’attarder un instant.

L’industrialisation a fortement modifié la façon dont nous mangeons. Petit à petit la nourriture est devenue abondante et peu chère à produire et à consommer. Mais cela a aussi conduit à une épidémie d’obésité dans les pays développés. Sur le même schéma, la technologie a changé la façon dont nous apprenons et comprenons. Avec le « miracle » de l’abondance d’information arrive donc le problème de l’infobésité. Cependant, comme il est simpliste de dire qu’une personne obèse souffre d’une surcharge de nourriture, il est simpliste de dire qu’un cadre ou qu’un manager souffre de surcharge d’information. En effet, nous souffrons plutôt de « surconsommation d’information ».

Cette position est partagée par Aref Jdey sur son blog. Selon lui, l’infobésité est un non-sens. Ce serait même un non-problème accompagnant l’Humanité depuis des siècles si l’on en croit le titre d’un de ses articles. En effet, il développe l’idée selon laquelle la surcharge informationnelle est une « caractéristique intrinsèque qui s’aligne sur l’évolution de l’Humanité, à toutes les étapes : oralité, écriture, industrialisation, informatisation, etc. ». Pour cela, il s’appuie sur les écrits de plusieurs grands personnages : Ibn Khaldoun (1332-1406), se plaignant du « grand nombre de livres scientifiques » disponibles dans chaque discipline ; Sénèque (4 av J.-C. – 65 apr. J.-C.), expliquant que « l’abondance des livres est une distraction » ; ou encore Leibniz (1646-1716), qualifiant la croissance massive des ouvrages disponibles à son époque d’« horrible ». En 1550, Anton Francesco Doni, affirmait même qu’il y a « tellement de livres qu’il n’est même pas possible d’avoir le temps pour lire les titres ».

Le concept d’infobésité serait-il donc erroné ?

Il est surtout mis en avant par de grands éditeurs de solutions logicielles tels que Mindjet ou Digimind, dans le but de vendre un produit technique miracle. Bien que ces outils apportent une aide parfois appréciable, je pense qu’une solution purement technique ne résoudra rien . L’amélioration de la situation passe par le développement de bonnes pratiques et d’un nouvel état d’esprit : ne pas courir constamment après l’information. Pour continuer le parallèle précédent, une personne souffrant d’obésité n’a pas besoin d’une machine l’aidant à digérer, mais de changer ses habitudes alimentaires. Il en est de même pour les « sur-consommateurs » d’information que nous sommes.

Comme l’indiquait en août 2012 Dominique Wolton, fondateur et directeur de la revue Hermès, dans une interview à France Info, plus il est facile de produire et de distribuer de l’information, plus il est nécessaire d’avoir des personnes qualifiées, compétentes pour aider à faire le tri. Selon le chercheur, il est nécessaire de domestiquer l’outil pour ne pas se faire domestiquer par l’outil, et cela passe par une mise à distance permettant d’éviter d’être « mangés » par le flux d’information.

Nous sommes arrivés à un point de rupture et, comme Dominique Wolton, je pense qu’il est nécessaire de faire appel à des spécialistes de l’information pour faire le tri, mais aussi pour transmettre les bonnes pratiques, car jamais une machine, aussi puissante et sophistiquée soit-elle ne pourra remplacer le jugement humain et appréhender réellement le besoin. En effet, un moteur de recherche ne sait pas quel est l’objet de la requête, il ne comprend que des mots clés. De la même façon, il ne sait pas qui est la personne qui l’interroge et de quel type d’information elle a besoin. Se passer du médiateur humain fait courir le risque non pas d’être sous-informé mais plutôt celui d’être mal informé.

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[1] ISAAC, H., CAMPOY, E., KALIKA, M., Surcharge informationnelle, urgence et TIC – L’effet temporel des technologies de l’information, Management & Avenir, 2007.

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